LA LIBÉRATION
Mesures restreignant l’utilisation de
l’automobile
Richard
PERRON
D’année en année, Montréal voit ses rues envahies par de plus en plus
d’automobiles qui entraînent avec elles leur lot de désagréments :
insécurité, stress, mauvaise qualité de l’air, pollution sonore. Des
voix se font maintenant entendre afin de permettre aux Montréalais de se
réapproprier leur ville. Leur proposition? Restreindre l’utilisation de
l’automobile.
Martin Audet habite le Plateau Mont-Royal, un quartier qu’il trouve
convivial. De son point de vue, l’automobile constitue toutefois un
irritant majeur. La pollution de l’air, le niveau de bruit élevé et la
conduite agressive des automobilistes l’ont convaincu de se joindre à un
groupe désirant promouvoir des mesures pour réduire la circulation dans
le quartier. De la réflexion de certains membres naîtra plus tard le
projet Mont-Royal Avenue Verte s’articulant autour de l’idée de
transformer l’avenue Mont-Royal en rue piétonnière, tout en y incluant
une piste cyclable et un transport en commun efficace. Peu populaire,
l’idée de ce groupe? Il semble que non, puisque 18 500 citoyens du
quartier ont signé la pétition du Comité Mont-Royal Avenue Verte.
L’emprise de l’auto sur la ville
Pour Anny Létourneau,
coordonnatrice du programme Transport écologique à Équiterre, la
circulation aux heures de pointe dans les quartiers centraux de Montréal
affecte la qualité de vie des citoyens qui y demeurent. Selon les
chiffres de l’Agence métropolitaine de transport (AMT), 44% des ménages
des quartiers anciens de Montréal, où résident un million d’individus,
ne possèdent pas d’automobile, alors que 66 % des véhicules qui trave
rsent
ces quartiers matin et soir ont à leur bord des gens n’y résidant pas.
Outre les inconvénients de pollution et de niveau de bruit, ce trafic
«fait en sorte qu’on ne laisse pas circuler les enfants à pied ou à vélo
et qu’on a même peur d’utiliser soi-même un vélo parce qu’on croit que
c’est dangereux pour sa sécurité», constate Anny Létourneau.
Parmi les multiples moyens envisagés
pour décourager les automobilistes de prendre leur voiture à Montréal,
certaines mesures visent à les discipliner davantage et à réduire
l’espace qui leur est accordé afin de la redonner à l’ensemble des
citoyens. Par exemple : abaisser la vitesse de circulation dans certains
quartiers, notamment à proximité des écoles; supprimer des places de
stationnement au centre-ville; réduire la largeur de certaines chaussées
afin d’y ajouter des arbres; réserver davantage de voies aux transports
en commun, au vélo et au covoiturage; enfin, transformer des voies en
rues piétonnières.
D’autres mesures, en plus de rendre
moins attrayant l’usage de la voiture, sont destinées à financer le
développement des transports publics et écologiques. Il est question,
entre autres, de taxer davantage l’essence; de hausser les tarifs des
parcomètres; d’imposer le péage sur les ponts et autoroutes donnant
accès au centre-ville; de taxer les terrains de stationnement non
résidentiel; d’instaurer un programme de redevances-remises (voir
encadré).
La dépendance à l’automobile
Trop sévères ces mesures envers
les automobilistes? Richard Bergeron ne le pense pas. Fondateur du
nouveau parti politique Projet Montréal et responsable des analyses
stratégiques à l’AMT, ce disciple du transport collectif voit plutôt
dans ces mesures un changement de nos priorités de développement et de
notre vision de l’avenir. Richard Bergeron aime comparer la «lutte
contre l’auto» à la lutte anti-tabac. «Après 20 ans, on a obtenu qu’il y
ait deux fois moins de fumeurs et que la moitié restante soit beaucoup
plus respectueuse d’autrui. À Projet Montréal, on veut exactement ça,
c’est-à-dire qu’il y ait moitié moins de circulation automobile, qu’elle
soit remplacée par autre chose et que la moitié restante
d’automobilistes témoignent de beaucoup plus de respect. Quand on va y
être, à ce monde idéal, les esprits auront tellement changé que les gens
seront beaucoup plus exigeants, comme c’est le cas aujourd’hui avec la
cigarette.»
En rehaussant la qualité de vie des
Montréalais, Richard Bergeron souhaite du même coup diminuer l’attrait
de la banlieue et ainsi réduire la dépendance à l’automobile. Des
milliers d’ex-Montréalais, ayant souvent quitté la ville pour la
tranquillité et la sécurité de la banlieue, viennent accroître la
circulation de transit à Montréal. À ce sujet, de nouvelles
infrastructures routières comme des autoroutes permettent à des gens de
s’installer toujours plus loin en périphérie tout en bénéficiant d’un
temps de déplacement raisonnable pour pouvoir travailler à Montréal.
Martin Audet, de son côté, se dit «fier
de ne pas vivre comme la publicité nous dit de vivre». Pour emprunter un
terme aux homosexuels, il avoue avoir eu littéralement l’impression de
faire son coming out lorsqu’il criait à proximité de la station de métro
Mont-Royal. «L’avenue Mont-Royal sans voitures, c’est ici qu’on signe la
pétition.» Il ajoute : «Je pense qu’on devrait faire le défilé de la
fierté des sans auto. Il serait temps qu’on sorte de l’ombre pour dire
qu’on existe et qu’on n’est pas des citoyens de deuxième classe.»
La population est prête
Dans le cadre de son travail à Équiterre, Anny Létourneau est amenée
à sensibiliser les décideurs politiques. «Souvent, déclare-t-elle, on
doit se battre contre les préjugés parce que les élus s’imaginent que
chaque citoyen est avant tout un conducteur potentiellement frustré de
ne pas pouvoir se rendre aussi vite qu’il le souhaite à sa destination.
Or, près de 50 % des Montréalais utilisent le transport en commun pour
aller travailler le matin.»
Afin de convaincre un plus grand nombre
d’automobilistes d’utiliser moins souvent leur voiture, toutes ces
mesures doivent donc s’accompagner d’un solide réseau de transport en
commun pouvant desservir efficacement les Montréalais comme les
habitants des banlieues, et d’une priorité accordée à la marche, au vélo
et au covoiturage. Richard Bergeron est également l’un des plus fervents
partisans du nouveau tramway, déjà bien populaire en Europe et présent
dans les villes américaines de Houston, Dallas, Phoenix, Salt Lake City
et Denver. À la question de savoir si la population est prête pour ce
genre de projet, Richard Bergeron répond qu’il n’en doute pas un
instant. Il souligne que «partout dans le monde où on a pris cette voie,
ça a marché». Ainsi, il ne voit pas «pourquoi la population québécoise
serait la seule sur terre à refuser cette avenue». Et qui sait, un
défilé de la fierté des «sans auto» dans les rues de Montréal, pour
reprendre l’idée de Martin Audet, ce n’est peut-être pas si utopique que
ça.
La progression du
parc automobile à Montréal
À Montréal, le
parc automobile augmente plus vite que la population. Ainsi, au cours
des 10 dernières années, la population s’est accrue de 1% par année, le
parc automobile a augmenté de 2% par année et le nombre de déplacements
par automobile a connu une hausse de 3% par année. Une tendance durable
car, selon l’AMT, près de 300 000 véhicules s’ajouteront aux 1,5 million
déjà en circulation dans la région de Montréal d’ici 2007.
Source : Équiterre
Programme de
redevances-remises
À partir d’une
consommation d’essence de référence, par exemple 9 litres au 100
kilomètres, le propriétaire d’une voiture neuve doit débourser 500$
par litre additionnel consommé. Ainsi, pour une automobile consommant
12 litres au cent kilomètres, une redevance de 1 500$ doit être versée.
À l’opposé, pour une automobile utilisant moins de 9 litres, un
montant de 250$ est remis au propriétaire par litre consommé en moins.
Cette mesure intervient ensuite tous les cinq ou sept ans. De la même
manière, les droits d’immatriculation des véhicules peuvent être
ajustés à la consommation d’essence. Un tel programme a l’avantage
d’encourager l’achat de véhicules moins polluants, tout en offrant une
source supplémentaire de financement pour développer des moyens
alternatifs de transport.
Source : Richard Bergeron, fondateur de Projet Montréal